Écriture automatique – 15 novembre 2017

Je n’ai rien à apprendre à personne. Voilà ce que je me dis.  Ce que j’apprends à moi-même dans l’instant. Je me pose même des questions me concernant. Sans mot pas de musique. Sans mot je n’entends plus. Sans mots mes doigts sont inertes. Ternis. Alors j’essaie d’entendre mes mots sans les apprendre par cœur. Pour qu’ils ne me dessinent pas. Je ne peux manquer à personne car cela signifierait que je suis son bras ou sa jambe mais je ne suis le bras ni la jambe de personne, que de moi-même. Et parfois je me manque. Je me manque dans ce que je ne suis plus. Ou n’ai jamais été, qui sait ? Au fur et à mesure que les mots viennent je sens mes doigts qui se réveillent, dont l’appétit grandit enfin. Se poser la question de l’autre – ce parfait inconnu. C’est une question fascinante et sans réponse. On regarde par la fenêtre, d’un côté comme de l’autre, la foule ou la solitude mais toujours l’inconnu. A cet inconnu, je n’ai rien à apprendre. Je suis bouche bée. Mains béantes. C’est vide contre inconnu. Il y a eu un jour de grande liquidation et depuis, c’est une plaine – mais si je manque à quelqu’un, c’est que je lui rappelle son bras, je le réveille, je suis son appendice perdue, non, si je manque à quelqu’un, c’est qu’il est encore capable de se voir au-delà de lui-même. Si je manque à quelqu’un c’est sans doute que plus personne ne me manque. 

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écritures automatiques 7/8 novembre

Je ne sais même pas à quoi tu rêvais exactement. Aucun être croisé. Ce à quoi chacun rêve profondément, précisément, on ne le sait jamais. C’est un nuage plus qu’un arbre. Et l’autre, ce dont il rêve, on ne peut le savoir. Le dessin de ses rêves, on ne peut pas le dessiner. Cela nous échappe totalement. D’autant plus quand on en fait partie. On est dans son pays en apatride. J’ai fermé les yeux dans ce lieu où il rêvait d’être, et tout-à-coup ce rêve, son rêve, m’est apparu une chose dont je ne savais rien. Quel rôle aurait-il voulu tenir ? Et le mien, comment l’envisageait-il ? Ou n’y étais-je pas – ou si peu ? Mais plus que sa méconnaissance, ce qui me frappa le plus, de ce rêve à lui dont je ne savais finalement rien, c’était son immensité.

De cet espace à jamais inconnu, inexplorable, immense, par définition, je resterai étrangère et l’autre, lointain, dans cet espace, dans son appréhension, il y avait ce qu’on appelle l’autre. 

***

Il faudra ouvrir toutes les portes. De celles qui s’étaient refermées dans un coup du sort à celles que l’on maintient fermées en se plaquant dessus. Tout revient, quoi que l’on fasse. Jeter le bébé et garder l’eau du bain, y décrypter l’avenir au risque d’y enfoncer des portes ouvertes. Ouvrir la porte et y jeter un cri avant de la refermer brutalement. Oserais-je vraiment ? On ferme la porte pour que toutes ces hontes d’enfant s’arrêtent, adulte on les ouvre pour les mêmes raisons. Chaque être malveillant porte leur masque. L’un sévit encore dans un sombre conservatoire, protégé par le costume des réseaux, des relations bien placées et des lâchetés sans nom. Aujourd’hui je me retrouve comme il y a vingt ans. Attention la conscience reprend le dessus. Les portes ne s’ouvrent que difficilement, le vent souffle et mon souffle est toujours aussi révolté. 

Cette prise de conscience. 

Cette petite phrase qui vient, le bout du nez dans la porte :

Ils ont voulu me tuer.

Le choc d’il y a vingt ans où, passé l’enfance où tous nous poussent à vivre, adulte, tous nous faisaient pencher vers la mort. 

Ils ont voulu me tuer. 

J’étais enfant, je marchais sur des œufs. Aspirant à l’âge adulte pour pouvoir éclore sans honte. 

Ils ont voulu me tuer. 

Ils ont voulu me tuer, me t-u-aire.

J’ai fermé les portes. 

C’est merveilleux une porte. C’est tous les possibles. Seule. Les autres. Ensemble. Comme on veut. Comme on le sent. 

Aujourd’hui je ferme et j’ouvre les portes normalement. Avec la conscience que l’assassinat n’est jamais loin.

Écriture automatique – 5 novembre 2017

Les mots arrivent comme un seau d’eau sur la tête. Si au moins tu avais été un salaud, j’aurais pu me plaindre de ta superbe. Mais tu n’étais qu’un connard. Comme tant d’autres. Car être salaud demande un certain talent, un certain charme. Et ses victimes peuvent au moins se consoler d’avoir découvert le pot aux roses. Ici rien.
Fla, un nouveau seau d’eau , glacée cette fois, sur ma tête. On a tous un deuil qui ne finira jamais. Le deuil de soi, le deuil d’une croyance d’être. Et il ne se terminera qu’à notre mort. C’est pour cela que l’on vit, pour prolonger le deuil, pour en faire quelque chose, pour le vivre. Il y a un deuil au fond de moi qui survit. Il a la peau dure et le cœur bien accroché. Je le sais à présent. Il ne se terminera pas et il est né peu après l’enfance. Je ne peux dire son âge exact mais qu’importe, il vieillit et ne mourra pas avant moi.
Fla, seau d’eau glacée, sceau de fer de chair de mes mots. Faut-il s’oublier ou se connaître ? En face, le deuil, ce miroir. On a tous un deuil au fond de soi. Celui de notre naissance.
Fla, eau glacée, ces mots, Fla, qui me glacent et me réchauffent pourtant, qui arrivent d’un coup, qui me paralysent un instant par leur tranchant, enfants en été, on utilisait l’arrosoir branché sur un robinet et l’eau arrivait d’un coup, imprévisible, comme un serpent, mais ici c’est un seau. Un seau renversé sur ma tête, rempli.e. d’eau glacée. Après avoir vu le deuil, avoir accepté sa présence permanente, il devient une seconde peau.
Il nous protège.
Des seaux d’eau
Glacé
En hiver.

Écriture automatique – 29 octobre 2017

C’était la première fois depuis sa mort que mon père me serrait dans ses bras. J’ai laissé passer du temps et le souvenir s’est estompé. Souvent j’ai pensé que tu n’avais pas la force de ton amour. Je l’ai souvent pensé mais peut-être, en fait, n’y avait-il que la force. Et dans mon rêve, mon père n’avait également aucune force, il me serrait mais ses bras étaient tellement fins, je ne sentais pas leur impact sur ma peau. A mon réveil il y eut une ombre. Ce premier serrement ressemblait, à y réfléchir, au dernier que je lui avais donné quand il partait sans pas. Réfléchir à ce rêve me fait sortir de moi-même et de ce monologue sans fin que nous nous adressons. Qui sait atteindre le silence ? Le réel silence ? Celui où l’on se regarde sans jugement ? Celui où notre regard ne porte plus sur rien ni personne ? Finalement il s’agit du vacarme du monde et du silence de la vie. On ne sait jamais trop bien ce qui se passe quand une main touche un corps. Si c’est le corps qui touche la main. Qui va porter l’ombre et qui la lumière. Qui va porter et qui va être porté. Qui va emporter et qui va donner. Qui se défaire et qui chérir. 

En cela, les retournements sont des marées hautes et des marées basses. C’était la première fois que depuis sa mort, je serrais mon père dans mes bras. 

Écriture automatique – 25 octobre 2017

Tu n’as point d’avis hormis tes yeux, c’est tout. Et ceux qui en ont n’aiment rien ni personne. 

Ça a commencé comme une erreur, une distraction. Comme je n’en abusais pas, je n’ai rien remarqué. Ce type de changements m’est arrivé plusieurs fois dans ma vie, et, à chaque fois, avait signifié qu’une reconquête m’attendait. 

Ici, c’était peut-être définitif et tel quel, ça ne m’était jamais arrivé. Qu’avais-je à dire sinon cette absence de goût ? Les mots ne venaient pas non plus. Sans doute trouvait-elle que ce n’était pas très important, essentiel, mais que ferait-elle si cela venait à se répandre, à s’agrandir, à envahir d’autres lieux ? Peut-être cela signifie-t-il que la douceur avait quitté sa vie ? Qu’elle était devenue guerrière à temps plein et pour les jours à venir, et que les jours précédents, telle une main qui tire vers la rivière, avaient réussi à la faire entrer définitivement dans cette eau-là. 

Ce qui l’avait quittée lui rappelait un état, celui qu’elle ressentait parfois, enfant, au réveil, dans son lit, celui qu’elle avait ressenti trop rarement, glissée contre un corps bienveillant et, par contraste, elle se souvint de tous les goûts acides qu’elle avait avalés malgré son dégoût, peut-être par indifférence, irrespect, de tous ces froids que ses os avaient endurés parce qu’il y avait peut-être, au bout, une flamme, ou que sais-je quoi. 

Non elle ne se jettera plus vers l’armoire, ne sera plus tentée de rien, flottant dans une neutralité à toute épreuve, à présent qu’elle avait, elle le savait bien, perdu le goût du sucré. 

Tu n’as point d’avis car le sucré t’a déserté. 

Ecriture automatique – 20 octobre 2017

Et alors. Je me suis trompée. Vraiment ? Je devais sortir. Grosse fatigue. Envie de péter en pleine foule comme si j’étais seule au monde. A croire que j’ai des yeux sur tout le corps. Il faut se taire. Se taire. Se terrer.
Oui ce serait plus facile si je découpais seule le contour de mes yeux.
Je suis la coupeuse de têtes. Ma profession. Ma vocation. Couper la tête du professeur. Du père. Du maître. Je voudrais rendre mon tablier tâché de sang mais non, ma tâche est sans fin. Je suis la coupeuse de têtes et je porte mon corps comme un cadeau empoisonné que je déguste à grands coups de haine et d’admirations, la première se confondant avec la deuxième dans un seul miroir vétuste mais tenace. Je suis la coupeuse de têtes. Celle qui se sait condamnée et qui continue à se lever chaque matin. Si je suis seule, c’est que les baisers étaient répugnants, maladroits, viandesques avant d’être carnivores. Hors de moi tout cela et que le vide me comble. Je suis la coupeuse de têtes et je danse le ventre vide et la bouche pleine de mots qui ne veulent pas sortir. D’autres obstruent le passage, tous les mots qui ont des yeux et devant qui on baisse lamentablement les nôtres. Je suis la coupeuse de têtes. Je porte en moi l’impossibilité des mots partagés et des ponts. Je suis la coupeuse de têtes. Tous les jours, il en sera de même. Nous savons bien que plus tard ne fais pas cela, tu es, tu es, tu es, tu ne peux pas, je ne te suis plus, tu as râté, tu le mérites, tu n’avais qu’à, pourquoi n’as-tu, je suis la coupeuse de têtes qui parlent en moi, qui sont entrées en moi, je suis la coupeuse de têtes pour qu’il n’y ait plus de paroles, plus de coupures.
Avec quelle force je m’arrache d’un rêve où je glissais onctueusement mais d’un faux pas. Je reste la coupeuse de têtes, elles qui envahissent notre espace d’un pas lourd et parce que je refuse d’effacer leurs traces, je coupe les têtes. Leurs traces persistent c’est pourquoi les têtes coupées sont indifférentes, mon professeur disait « jouer comme une poule sans tête », je lui coupe la tête, s’il me plaît de me laisser aller dans mon corps sans plan, sans carte, sans destination, sans itinéraire. Je suis la coupeuse de têtes, j’ai deux jambes qui avancent, un tronc dur comme de l’acier, deux bras pour m’agripper, je n’ai plus de visage, je suis la coupeuse de têtes, une faux l’a remplacé, et sa lame entre dans ma gorge et forme des mots. Je suis la coupeuse de têtes, la solitaire la meurtrière de la mort, libre, aurais-je choisi un autre chemin ? mais qu’est-ce que la liberté sinon un néant ou un mensonge ?
Je suis la coupeuse de têtes, celle qu’on ne voit pas et qui sourit, seule devant la montagne.

Ecriture automatique – 11 octobre 2017

Et l’image de nos corps entassés après l’amour dans le lit rectangulaire s’imposa à moi comme un plat laissé à l’abandon sur une table de restaurant, un bout de viande oublié au milieu. Toute cette énergie dépensée, par nos cellules, par les cuisiniers, perdue sans accomplissement. Nos maux croisés ne produisaient plus de sens. Nos corps étaient trop encombrés, les restes de viande trop encombrants pour que nous puissions les engloutir pour de bon. Nous étions dans un NO MAN’S LAND de la nourriture gaspillée. Il fallait commencer à se prendre au sérieux. Penser en terme de dépenses et de profits. A avancer les pions sur les dessins de nos maux. A choisir parmi eux lesquels correspondraient le mieux. A avaler les restes froids, les sélectionner pour nos repas à venir. Nous étions un tableau de natures mortes. Nos maux croisés ne formaient rien ne tissaient rien ne s’accrochaient pas. De là où je nous observais, nous ne bougions plus, ou si peu, en attendant que l’on vienne nous débarrasser.