nouvelle écriture automatique / 3 avril 2021/ Céline lory/ la préparation du matin

Aller au jardin
Surveiller le chaton
Écrire pour les autres
Mais d’abord faire l’amour.

La peau de l’écriture me manque comme une encre
Tous les mots dont on connaît l’existence
Au point de ne plus oser les répéter
Mais d’abord faire l’amour.

Sortir dans la rue
S’asseoir à une terrasse
Écouter la musique des voitures qui passent
Mais d’abord faire l’amour.

Découvrir de nouveaux sons
De nouvelles images,
Passer en revue ce que la journée nous tend
Mais d’abord faire l’amour.

Laisser divaguer les pensées
Mettre la main dans la pâte quotidienne
Mais d’abord faire l’amour.

Militer, crier, revendiquer.
Mais d’abord faire l’amour.

Faire la liste de nos manquements
Faire la liste de tous les “il faut”
Mais d’abord faire l’amour.

Parler au voisin
Penser au futur
Regarder le passé
( ou l’inverse )
Mais d’abord faire l’amour.
Mais d’abord faire l’amour.
Mais d’abord faire l’amour.

Ecriture automatique – 5.12. 2021 et 6.01.2021 – impromptu#1 sur radiocampus

Un des souvenirs que j’ai de mon enfance, c’est être sur le dos nu de mon père, il est couché. Brûlé par le soleil, je lui retire les peaux mortes. Plus elles sont grandes plus ça me réjouit.

Les peaux mortes d’avoir été trop au soleil – celles qu’on peut retirer à la condition d’avoir été au soleil – de s’être laissé.e brûler, de s’être donné.e au soleil, comme on se donne au désir, comme on se donne à ce qui fait mal, jusqu’à pouvoir enlever d’une main experte les peaux mortes que cela nous laisse, il faut peut-être aller jusque là – laisser brûler la peau, laisser sa peau être brûlée pour ensuite l’enlever, se découvrir, la peau des genres, la peau du consumérisme, la peau de l’indifférence, toutes les peaux avant d’être devant soi, ou .. ou même brûler la peau de soi, de son soi le plus profond, pour découvrir ce qui est encore en-dessous, se mettre devant le soleil et brûler volontairement pour faire partir toutes les peaux. Toutes. De la féminité à la parentalité, celle du quotidien, être nu sans peau, sans rien savoir de soi, les avoir enlevées, les peaux mortes, une à une, comme on efface de sa mémoire, on gomme, et plus je retirais les peaux mortes sur le corps de mon père, plus je quittais l’enfance, plus j’étais loin de savoir qui j’étais, si on enlève toutes les peaux, de nos conditions sociales, économiques, de nos relations, de notre fonction, de notre place, un tas de peaux mortes sur le bord de la terrasse du jardin, si on enlève la peau du statut, du capitalisme, de notre système social, de nos amours, de nos liens familiaux, que nous reste-t-il ? Que reste-t-il ?


J’ai 6 ans. On me dit que je dois apprendre comme il faut.
J’ai 13 ans. On me dit que si je continue à avoir mauvais caractère je ne trouverai jamais de mari.
J’ai 16 ans. On me le repète.
Si je n’accepte pas la pédagogie. Si je ne l’appliquais pas aux autres, ma vie serait foutue. Foutue comme un foutoir. Comme un bordel.
Je hais la pédagogie. Pour moi ou pour les autres.
Je suis pour la sauvagerie.
Je suis pour l’apprentissage par le sauvage. La sauvagerie du désir.
Laisser aller tes oreilles où elles veulent.
Laisser ton corps désirer ce qu’il désire.
Mettre les mains sur le piano comme deux animaux face à un troisième.
Mettre les hommes dans le bain parfois froid de la vie d’une femme. Sans précaution. Sauvagement. Sans pédagogie. Leur jeter au visage les seaux de de bave, de sang, de cyprine, d’eaux d’accouchement, d’eau éjaculatoire, d’insultes, de larmes, de souffrances, de sautes d’humeur, de menstruations déréglées, de moyens de contraceptions ineptes, de joie et de jouissance, de présence à la vie intense.
Je veux du son qui me soit chair. Je veux parler de tout en même temps sans qu’on me dise que mon propos est incohérent. Sans les conditionnels qui tuent par petits coups. Une pédagogie sauvage pour tou.te.s. Prendre les désirs par les cornes.
La pédagogie n’a jamais servi que l’ennui – je n’ai jamais appris, je n’ai fait que désirer.
Et pour garder le désir des désirs c’est un combat, sauvage.
Plonger dans le désir, c’est refuser des heures et des heures d’apprentissage laborieux et inutile, je hais la pédagogie, maîtresse de la répétition du même mâle. Je veux toucher à la sauvagerie, à nos désirs, à nos creux, nos puits sans fond, nos pieds qui se dérobent – Et d’abord :
Aucun amour perdu n’a jamais changé la couleur du ciel.


A écouter dans la (toujours très belle) Matinale du 7 janvier de @David Mennessier – programmation 100% féminin: https://www.mixcloud.com/radiocampusbruxelles/le-matin-du-jeudi-7-janvier-2021/

Ecriture automatique – 01.01.2021

Je m’étonnais d’une fatigue exceptionnelle qui était devenue une habitude, voire une distinction de caractère, depuis une année, quand une prise de sang révéla une ferritine en dessous des normes.
De même ma propension à l’inquiétude concernant mes réserves de chocolat devait être issue de la même origine. On pouvait y ajouter une carence manifeste en cuivre qui m’aurait fait lécher, dixit le pharmacien, tout câble passant devant mon nez. En terme de câbles, j’en avais fait péter quelques-uns cette année, câbles que j’avais essayé de brancher avec le genre humain. Quelques jours avec deux félins m’ont appris que mon mode de communication est plus proche du leur, fait de ronronnements et de mots doux à peine chantés, que celui truffé de double sens des humains.
Ainsi, en pleine séance d’accommodements sensuels avec ma chatte, je me posai la question de ce qui, nous bipèdes, nous faisait tenir debout. Après une année longue et noire comme le tunnel sous la manche, qui s’étire comme une séparation, la réponse fusa: les portes qui restent ouvertes.
Ce qui nous fait tenir debout, ce sont les portes ouvertes. Que ce soit l’espoir – d’un paysage meilleur – ou simplement la curiosité, ce qui nous fait tenir debout, avec nos jambes, ce sont nos yeux et nos oreilles. Je me baladais ainsi nue et préoccupée par mes pensées sous le regard taiseux du chaton noir. Étonné mais qui ne disait mot – bien plus attentif à mes mouvements nus qu’aucun homme ne l’avait jamais été. Pas étonnant que tant d’hommes s’écroulent. Les portes se referment devant la peur au ventre ou l’indifférence. Je ne sais pas trop. Je retenais ces mots des jours durant et je ne sais pas trop pourquoi non plus.
Le carnet se remplissait selon mes dispositions et ma hâte.
Quoi qu’il en soit, à l’annonce de ces carences, dont j’ai omis de mentionner le zinc et le magnésium que je prends à haute dose mais qui était à l’image d’un mur qui s’effondre à chaque tentative, la montagne sisyphique, et hautement métaphorique de mes relations humaines, j’eus l’image de moi-même comme d’une matière où rien ne s’agglomère, de ces matières sur lesquelles on a beau essayer de coller quelque chose, rien n’y reste.
Je ne me voyais pas transparente, quoique nue, mais d’une matière qui fondamentalement manquait de métaux – ceux-là même qui permettent aux aimants de s’y attacher et de ne plus en décoller.
Une année noire comme un aimant sans aimant.


Écriture automatique 01/01/2021

Ecriture automatique – 4 décembre 2020

La chute.
Combien il nous est important de chuter
Comme nous nous élevons dans la descente Comme tout nous paraît petit quand nous sommes à terre
L’éthique de la chute,
c’est celle de se savoir fragile,
de savoir les autres toujours plus grands qu’on ne le pense,
l’éthique de la chute
c’est aussi se laisser tomber,
ne s’accrocher à rien,
faire confiance au sol ,
aimer se rapprocher de ses frontières
et laisser s’y inscrire une faille.

A vingt ans, j’ai eu une période « chutes » – chuuuut –
j’avais besoin de voir où était la terre ferme.
La chute ce n’est peut-être que ce besoin là.
Sentir la terre sous ses doigts,
sous son crâne,
remettre la main sur ce qui est palpable
Un semblant de réalité
et, tête contre terre,
Terre contre bitume,
Constater l’étendue de toutes les directions,
Se trouver à terre comme dans un ciel
Prendre le choc comme un envol
Voir de la grandeur à même le sol
Aimer les petites amours
Comme des petites choses qu’on collectionne,
L’éthique de la chute
C’est l’aimer dans tous ses retranchements
Ne pas se protéger
C’est mettre ses yeux à niveau d’homme.

É.A. 4 décembre 2020

Trop – 7 novembre 2020 – 2h – travail à partir d’une écriture automatique

Je suis trop. Je suis en trop.
Celle qui ne fait jamais comme il faut
Pour que tout se déroule comme prévu.
Ce que l’éducation et les croyances ont voulu.
Je suis celle qui passe à travers la fenêtre.
Je ne fais pas semblant de vivre. Ni d’être.
Je reste en dehors, en moi, en vie.
Dehors je quitte ma résonance.
Mon corps balance.
Je finis par disparaître.
Je reste derrière la fenêtre.
Dans le trop il y a la provocation.
Dans le regard il y a la déformation.
Qui est autre chose que trop ?
Qui n’est pas de trop ici ?
Tout le monde fuit.
Son image, sa pauvreté, son dégoût.
Les masque comme il peut.
Les oublie dans ses creux.
Tu es trop est en trop
Engloutit un désir dépasse les limites
Je laisse une page blanche comme un oeil
Tel l’oeuf cuit dont la coquille s’effrite
Le trop est une excroissance d’un corps amoureux
Le trop est l’excroissance de la vie qu’on expulse, qu’on rejette.
Le trop est tout ce qui s’offre sans s’être fait désirer.
Plus les crasses s’accumulaient plus j’allais finir à la poubelle.
Le trop n’est rien.
Le trop est insignifiant.
Ca ne veut rien dire.
Car ici ce qui parle, qui est digne d’avoir sa place,
C’est le vide, c’est le manque, la souffrance.
Bannir cette vie du lendemain.


Écriture automatique – pensées vagabondes – 9 septembre 2020

Ce n’est un souci d’aimer
Que si on veut y rattacher une réalité

L’âme pousse dans le silence
Dans le vide
L’âme poète prend les objets
Comme cibles

Il est temps de redevenir poète
Poète c’est du temps qui passe
Poète pointe le bout de son épée-plume
Poète jusqu’au bout des seins

Là où l’espace se remplit
Le poète se meurt
50 nuances de poète
« Poète » dit le Klaxon
« Poème » répond la symphonie
Poe M., Edgar de son prénom
La poésie est le seul habitat
Qui englobe l’univers
Enferme-toi dans ton poème
Et restes-y.
Aujourd’hui je veux jouer avec les mots
Mais les mots ne donnent pas
toujours leur consentement

Un carnet ça a quelque chose de carné.
Un nouveau carnet , c’est de la chair fraîche.

Ecriture automatique – 9 septembre 2020

Aujourd’hui j’ai ouvert mon carnet et il était rempli. Alors je suis descendue chercher un autre carnet et ils étaient tous remplis. Je vieillis.
Tous ces carnets remplis donnaient un peu le vertige, un peu la nausée et également un sentiment d’incrédulité. C’était donc là, ma vie. Faite de rien. Des carnets collés les uns aux autres. Des journées. Rien de plus. Il va falloir crier fort. Il va falloir crier très fort. Très fort contre personne.
Faut crier fort.
Devant le temps qui passe.
Faut crier fort.
Devant ce qui blesse, au fil des jours.
Faut crier fort.
Faut crier fort – sa vie, son être, sa révolte.
Mettre les mots contre personne.
Faut crier fort.
Le monde a perdu son ouïe.
Faut crier fort
Contre personne
Faut crier fort
Pour pouvoir continuer à te chuchoter à l’oreille,
À t’aimer en silence,
À t’aimer en solitaire,
Le monde en désert
Et l’incompréhension en clou de la soirée
Faut crier fort
Les oiseaux et les injustices
Même si les uns s’éloignent au fur et à mesure que les autres grandissent
Faut crier fort
Pour retrouver le goût des mots
Pour sentir leurs piments
Faut crier fort
Dans l’oreille de l’indifférence
Faut crier fort
Aux yeux de tou.te.s
Et contre personne
Les carnets se remplissent
Les jours passent
Faut crier fort
Pour réveiller nos épidermes
Et caresser nos désirs
Faut crier fort
Pour aimer les mauvais amours
Et ceux qui nous oublient
Faut crier fort
Dans son lit, matin midi et soir
Comme une prière d’insurgées
Faut crier fort
En nos corps
En silence
Jusqu’à faire éclater les tympans
De ceux qui se croient forts
De ceux que l’on aime par amour
Et de ceux que l’on n’aime pas par amour aussi
Faut crier fort
Pour que l’homme ne se croie plus homme
Pour que le puissant ne se croie plus puissant
Pour que le soignant ne se croie plus soignant
Pour que le dirigeant ne se croie plus dirigeant
Pour que l’artiste ne se croie plus artiste
Faut crier fort
Pour que la vie revienne
Pour que plus rien ne soit vrai
Et que d’un cri
La vie jaillisse.


Écriture automatique – Céline Lory – 9 septembre 2020

Chez moi à l’oeil nu – Ecriture automatique 22 août 2020

Chez moi

Il y a un meuble pour toutes les chaussures – il y a des garde-robes incomplètes – des garde-robes en mini-jupe – j’ai changé l’emplacement aujourd’hui, je ne sais plus, mon corps se perd et retourne toujours à l’ordre ancien, comme un thème qui ne passe pas, chez soi, on fait en sorte de ne pas se cogner, on fait en sorte que ce soit facile, agréable, pendant longtemps, j’ai fait en sorte que ce soit compliqué, j’obstruais les passages, se mouvoir devenait une souffrance, chez moi, il y a un meuble dont il manque une petite porte, comme un oeil qui manque, la porte est arrachée pour mieux voir, une fois qu’on a vu, il faut partir absolument, sans attendre, dehors le passage est toujours dégagé, chez soi ça doit être dehors, abolir les murs.
Chez moi, j’aime rester – longtemps – j’aime regarder – longtemps – les murs, les lumières, les fenêtres – parfois de jolies rencontres, quand on déplace les choses, c’est une transposition, il faut que le corps s’habitue – chaque fois aussi, il faut que le corps s’habitue – l’expression du visage, les paroles – il n’y a plus de positif ou de négatif, qu’un corps qui s’habitue, si tu viens chez moi, il y a des choses qu’il faut que tu saches, par exemples, les pieds fragiles d’un meuble, ou des espaces qui ne sont pas les miens, entre chez moi et le monde, il n’y a pas de différence, il y a des choses à savoir, des choses auxquelles il faut faire attention, qui ne se voit pas à l’oeil nu, l’oeil nu est toujours accompagné mais par qui, l’oeil nu n’a aucun intérêt, à l’oeil nu on ne voit rien, nu de toute histoire, chez moi, il faut que tu saches, il y a des angles coupants, et rien n’est orphelin – j’avais de jolies histoires de chez moi mais elles sont sorties, chez moi, je ne dors pas dans la chambre car elle se repose – un repos d’au moins un an, chez moi il y a plein de portes de sortie, qui ne sont pas des portes de secours, il y a du whisky qui s’appelle writer’s tears, du pastis ardent, du vin de pissenlit; l’histoire oublie systématiquement les erreurs des gens connu. Quand ils se trompent pourtant à l’oeil nu, on pourrait les connaître mieux que par tout autre moyen mais on ne veut pas les connaître – on veut juste les admirer, pouvoir y déposer notre besoin d’aimer – déposer notre envie d’être au monde – il faut avoir en vie d’être au monde – chez soi – chez moi chaque garde-robe a son parfum – il fait trop en ordre – l’ordre c’est l’anorexie de chez soi – si tu viens chez moi il faut que tu saches qu’on peut facilement se cogner la tête bien que les plafonds soient hauts, chez moi, il faut que tu saches que le ménage ne se fait qu’en accord avec les araignées, que le jardin a un corps qu’on peut caresser, chez moi, si tu viens, il faut que tu saches que l’espace se remplit – toujours quoiqu’on fasse – on peut y rester longtemps – très longtemps et se sentir bien, on passe à présent d’une pièce à l’autre facilement – le lit a grandi – d’un coup – chaque nouveau miroir est accueilli avec fastes – il faut que tu saches, chez moi qui est une extension de ma vie – il y a un escalier qui a perdu son importance, des rideaux qui manquent, des vêtements qui ne prennent pas une ride, il y a une chose à laquelle il faut faire attention mais j’ai oublié quoi, il y a le silence qui coule précieusement, l’air qui ne s’attarde jamais et aucune perle.

Un point d’arrêt – écriture automatique 13 juillet 2020

Un point d’arrêt
La roue du monde tellement cabossée
Où dois-je me mettre pour la réparer ?

L’énergie qui ne vient plus
Qu’à régler des urgences,

Le temps s’écoule lentement
Dans le retard du monde

Insignifiance de nos activités

Arrêt dans la contemplation narcissique

On avance de coups d’accélérateur en coups de frein
De coups de foudre en coups de tonnerre

Le temps s’écroule
On se retrouve par terre
A regarder en l’air
Les doigts, en fourmis travailleuses,
seuls, cherchent encore de l’épiderme

La météo elle-même perd du relief

Tout va, rien ne va

On ballotte
Tranquillement sous la faucheuse

L’air est vide à présent
Il était menaçant

Le temps ne repasse plus devant les yeux
Et pourtant d’uniques paroles
Reviennent, nuages ou rayons,
On ne sait,
« C’est pour les rires, la joie et la lumière que tu es fait.e ».

Carnet de printemps – 9 mai 2020

9 mai 2020.

Quelle force faut-il pour résister à la norme-mâle.
On aurait pu croire qu’elle allait vaciller en ces temps incertains.
Mais elle est la mère du capitalisme : elle fait feu de tout bois, comme lui.

Je suis devenue moche le jour où j’ai commencé à dire des mots que personne n’avait envie d’entendre. Où j’ai commencé à dire des choses que seuls les “étalons” en place pouvaient s’autoriser à dire ou à ignorer.

La gauche est toujours minoritaire disait Gilles Deleuze. La raison en est que l’étalon, lui, est toujours mâle. Il n’y a nulle part où l’on se tourne autour de nous, un étalon féminin. Le mot lui-même dit la chose. Même des endroits où physiquement l’homme n’est pas, la norme mâle est omniprésente. Même dans des groupements féminins.

Je suis devenue moche le jour où l’ambition, le deuxième fils de la norme-mâle, cette avidité du pouvoir, ne m’a pas séduite et où dès lors je ne suis pas devenue un produit qu’on allait pouvoir utiliser.

Je suis devenue moche le jour où j’ai crié cette invisibilisation permanente, cette réduction au silence de toute parole que j’avais pu prendre ou prendrais encore sans y être autorisée et avant moi, la parole de tant d’autres.

Je suis devenue moche le jour où j’ai refusé que le mot travail soit systématiquement associé au mot souffrance – tous deux, des frères siamois, sortis du ventre de l’étalon monstrueux qu’est devenue notre société et portés aux nues.

Je suis devenue moche le jour où j’ai compris que même les adversaires du capitalisme jouaient de cet étalon et que vouloir marcher sans galoper, vouloir vraiment autre chose, du plus profond de mes entrailles, était obscène – comme le sont mon vagin – mon clitoris – mon sexe.

Je suis devenue moche le jour où j’ai arrêté de vouloir fonctionner bon an mal an avec cet étalon, cette norme-mâle. Le jour où mon corps a refusé. Et j’étais devenue moche avant cela, en essayant tous les jours, comme des millions de femmes, de “faire avec”, sans l’accepter, parce que dans un besoin affectif et social qui ne laisse pas le choix à la personne qui le ressent.

Je suis devenue moche le jour où j’ai vu que tous les changements qui étaient appelés étaient issus d’un même genre, d’une même norme – que c’était juste la tribu à côté – mais qu’au fond, aucun mouvement, aucune association, aucun parti, aucun pays, aucun continent, aucune culture ne rendra compte de la complexité de ce masculin-féminin mais qu’aucun non plus ne ferait ce pas de côté qui permettrait un espace à cette réalité à tout jamais impénétrable.

Je suis devenue moche le jour où, à défaut de se tuer même au sens figuré, j’ai décidé d’exprimer tout cela – par des textes, par des chansons, par des refus, par des prises de parole indues.
Je suis devenue moche le jour où tout cela m’est devenu intolérable et que le silence s’est alors installé.

Je suis devenue moche le jour où aucun porte-parole de quoi que ce soit ne m’est apparu de manière univoque, n’a été acquis pour moi dans sa légitimité.
Je suis devenue moche le jour où toutes les prises de position, toutes les prises de parole, toutes les lettres et les appels ne vaudront rien à mes yeux s’il y a derrière une personne ou un groupement de personnes dans lesquels la norme-mâle est encore là profondément ancrée.
Bien des auteures en ont parlé de tout cela – je pense à l’instant, entre beaucoup d’autres, à Silvia Federici, à Starhawk , Olivia Gazalé.

Tout ce que je vois autour de moi est encore et toujours l’expression de cette norme-mâle jusqu’à la nausée – jusqu’aux défis lancés contre ses plus forts représentants – combats de coqs – et c’est avec elle qu’on enterre, depuis des siècles, cette joie de danser dont parle l’une de ces auteures.
Je suis devenue moche sans doute mais j’essaierai de la garder intacte.