Carnet de printemps – 9 mai 2020

9 mai 2020.

Quelle force faut-il pour résister à la norme-mâle.
On aurait pu croire qu’elle allait vaciller en ces temps incertains.
Mais elle est la mère du capitalisme : elle fait feu de tout bois, comme lui.

Je suis devenue moche le jour où j’ai commencé à dire des mots que personne n’avait envie d’entendre. Où j’ai commencé à dire des choses que seuls les “étalons” en place pouvaient s’autoriser à dire ou à ignorer.

La gauche est toujours minoritaire disait Gilles Deleuze. La raison en est que l’étalon, lui, est toujours mâle. Il n’y a nulle part où l’on se tourne autour de nous, un étalon féminin. Le mot lui-même dit la chose. Même des endroits où physiquement l’homme n’est pas, la norme mâle est omniprésente. Même dans des groupements féminins.

Je suis devenue moche le jour où l’ambition, le deuxième fils de la norme-mâle, cette avidité du pouvoir, ne m’a pas séduite et où dès lors je ne suis pas devenue un produit qu’on allait pouvoir utiliser.

Je suis devenue moche le jour où j’ai crié cette invisibilisation permanente, cette réduction au silence de toute parole que j’avais pu prendre ou prendrais encore sans y être autorisée et avant moi, la parole de tant d’autres.

Je suis devenue moche le jour où j’ai refusé que le mot travail soit systématiquement associé au mot souffrance – tous deux, des frères siamois, sortis du ventre de l’étalon monstrueux qu’est devenue notre société et portés aux nues.

Je suis devenue moche le jour où j’ai compris que même les adversaires du capitalisme jouaient de cet étalon et que vouloir marcher sans galoper, vouloir vraiment autre chose, du plus profond de mes entrailles, était obscène – comme le sont mon vagin – mon clitoris – mon sexe.

Je suis devenue moche le jour où j’ai arrêté de vouloir fonctionner bon an mal an avec cet étalon, cette norme-mâle. Le jour où mon corps a refusé. Et j’étais devenue moche avant cela, en essayant tous les jours, comme des millions de femmes, de “faire avec”, sans l’accepter, parce que dans un besoin affectif et social qui ne laisse pas le choix à la personne qui le ressent.

Je suis devenue moche le jour où j’ai vu que tous les changements qui étaient appelés étaient issus d’un même genre, d’une même norme – que c’était juste la tribu à côté – mais qu’au fond, aucun mouvement, aucune association, aucun parti, aucun pays, aucun continent, aucune culture ne rendra compte de la complexité de ce masculin-féminin mais qu’aucun non plus ne ferait ce pas de côté qui permettrait un espace à cette réalité à tout jamais impénétrable.

Je suis devenue moche le jour où, à défaut de se tuer même au sens figuré, j’ai décidé d’exprimer tout cela – par des textes, par des chansons, par des refus, par des prises de parole indues.
Je suis devenue moche le jour où tout cela m’est devenu intolérable et que le silence s’est alors installé.

Je suis devenue moche le jour où aucun porte-parole de quoi que ce soit ne m’est apparu de manière univoque, n’a été acquis pour moi dans sa légitimité.
Je suis devenue moche le jour où toutes les prises de position, toutes les prises de parole, toutes les lettres et les appels ne vaudront rien à mes yeux s’il y a derrière une personne ou un groupement de personnes dans lesquels la norme-mâle est encore là profondément ancrée.
Bien des auteures en ont parlé de tout cela – je pense à l’instant, entre beaucoup d’autres, à Silvia Federici, à Starhawk , Olivia Gazalé.

Tout ce que je vois autour de moi est encore et toujours l’expression de cette norme-mâle jusqu’à la nausée – jusqu’aux défis lancés contre ses plus forts représentants – combats de coqs – et c’est avec elle qu’on enterre, depuis des siècles, cette joie de danser dont parle l’une de ces auteures.
Je suis devenue moche sans doute mais j’essaierai de la garder intacte.

Auteur : celinelory

Pianiste le jour, auteure de chansons et de textes la nuit, toujours indéfinie mais heureuse

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