Carnet de printemps – journal – 11 avril 2020

11 avril 2020

 

Quand je suis arrivée dans une école supérieure de musique justement appelée “conservatoire” (je me suis toujours dit que j’allais rechercher l’origine de ce titre, cela doit avoir un lien avec son actualité ! ), il y avait une phrase de prof que les élèves répétaient à l’envi : “Il m’a dit qu’il fallait refaire toute ma technique”. C’était une phrase qui avait le talent de faire hérisser les poils de mon cerveau. Un peu comme si, après avoir parlé pendant 18 ans, on vous disait : vous devez réapprendre à articuler, à parler, à faire des phrases. Aussi comme si on vous disait que la beauté de la nature sauvage ne rentrait pas dans les dimensions d’une boîte de conserve d’usine. Donc cela me révoltait. Heureusement, aucun prof n’a osé la prononcer devant moi. Ou malheureusement, chacun juge ce qu’il en est.

Aujourd’hui, cette phrase me revient, entourée de tout le mépris dont le monde artistique peut faire preuve.
Surtout elle me revient parce que c’est ce qu’on aurait envie de hurler au monde, aux politiques, aux grandes entreprises vissées à leurs dividendes, chacun ronge le frein que la nature lui impose.

 

On dirait : “faut refaire toute votre technique” ou plutôt “faut refaire toute la nature”.

 

Et il faut le dire. Cette fois. Il faut le dire.

Mais, contrairement à l’enseignement qui sévi(ssai)t dans les conservatoires, il ne faut pas le dire pour contraindre le monde à devenir contre-nature, semblable à des objets industriels, c’est tout le contraire même.

 

“Il faut refaire le temps”. “Il faut refaire la poésie”. “Il faut refaire le sauvage”. “Il faut refaire le “pas parfait”. “Il faut refaire ce qui ne rapporte rien qu’un peu de quelque chose d’indéfinissable”. “Il faut refaire ce qui ne rentre pas dans les cases”. “Il faut refaire des contacts simples”. “Il faut refaire la musique juste pour les oiseaux”. “Il faut refaire les non-plan de carrière”. “Il faut refaire le médecin de famille qui écoute pendant une heure”. “Il faut refaire le plaisir de se coucher dans l’herbe”. “Il faut refaire les musiques qui s’apprivoisent et ne se prostituent pas”. “Il faut refaire les mots qui se donnent dans la rue”. “Il faut refaire tout”.

 

Il faut refaire tout. Et en pensant cela, j’entends les mots de Rainer (René, transformé en Rainer par la fulgurante Lou Andréas-Salomé) Maria Rilke: “Sans craindre que l’été puisse ne pas venir. L’été vient. Mais il ne vient que pour ceux qui savent attendre, aussi tranquilles et ouverts que s’ils avaient l’éternité devant eux.”

Auteur : celinelory

Pianiste le jour, auteure de chansons et de textes la nuit, toujours indéfinie mais heureuse

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