La liberté d’importuner les importuns

Je serai toujours pour la liberté d’importuner les importuns. J’aurai toujours de l’admiration pour celles et ceux qui, jamais fatigué.e.s, trouveront toujours les ressources pour réagir avec panache aux merdes de la vie (situations et gens compris). Ce qui est sûr aussi, c’est que si on dénonce, pour avoir un impact, il faut le faire du bon endroit. Faut être placé.e. Et qui dit placé.e, dit généralement s’être assis sur un bon nombre de doutes ou avoir beaucoup, mais alors beaucoup de chance. Je ne crache pas dessus – je constate.

 

Ce que je constate aussi, c’est que montrer son cul ou pas, c’est aussi une question de place. Le vouloir, ou pas, c’est une question personnelle qui devient pourtant vite un critère de classement pour les autres – “admise” (voire “crédible”) ou pas. Pour pouvoir réaliser son envie (son besoin ? ) de revendiquer son corps, il faut le pouvoir, être à une certaine place, choisir son secteur. Et/ou le faire avec les codes du lieu. Sinon on regardera la démarche comme un truc vaguement exhibitionniste, vaguement dégueulasse, vaguement narcissique, vaguement égocentrique, vaguement “particulier” (“ton univers est particulier” m’a écrit un programmateur justifiant pour le coup de devoir réfléchir pendant plus de 6 mois à exactement là où il pourrait me programmer au risque de “mal tomber” ou “ça ne convient pas” d’une autre dont le lieu est loin de faire du rock ou de la punk mais plutôt du texte chanté – bref, ni l’un ni l’autre ne me verront mettre les pieds chez eux.elles). C’est qu’utiliser certains mots – sexe, bite, cul, con – certaines expressions –lècher le cul – ne peut se faire que si on est dans un certain milieu – revendiquer son corps ne peut se faire que dans un cadre très restrictif – je dirais, grossièrement : le punk (pour les mots), les soirées cabaret burlesque ou BDSM (pour le corps), et ce genre de choses. Vouloir amener cela dans SON milieu – c’est-à-dire dans celui où l’on évolue depuis longtemps  pour en reculer les limites – pour ma part, la musique, classique, contemporaine, chansons, performances – c’est tout simplement irrecevable. Par contre, subir les propos machistes, les gestes déplacés ou les avances grossières, ça, tout milieu est prêt à l’accueillir. Ca convient toujours. Et pas op à celle qui le dénoncerait ! C’est étrange.

 

Ce qui est remarquable aussi c’est que montrer son corps est toujours regardé comme une demande à être vu. Or montrer son corps peut aussi être un acte d’émancipation du regard. “Je suis comme je suis” disait une fille sous la plume de Prévert – que vous me regardiez ou pas, que vous me reconnaissiez ou pas, que vous approuviez ou pas. Ce message-là, il est généralement complètement passé à la trappe (à la trappe des libidineux, des bigotes et bigots, chacun ayant sa manière de guillotiner ce sein qu’on ne peut voir).

 

Sans doute, dans le torrent des publications, des prises de parole, des règlements (de compte), des réseaux sociaux, aucun mot n’a encore du poids.

 

Je rêve d’un monde où le silence et la nudité feront basculer les certitudes des un.e.s et des autres. Un monde utopique sans doute – alors on continue à s’exprimer – jusqu’à en perdre la voix – parce que si la violence venue de toutes parts n’est pas extirpée de soi, elle dévore le corps qui en est l’objet.

 

Des publicités contrant l’idée reçue qu’une mini-jupe est une invitation, ont été diffusées il y a peu dans les lieux publics. Force est de constater que le milieu artistique en est encore à l’âge du puritanisme: tu ne montreras point ton corps si tu veux être musicienne. Ou tu le montreras – c’est selon. Comme disait Despentes, ce n’est pas d’être une femme qui est humiliant, c’est l’obligation. Quelle qu’elle soit. Se montrer, ne pas se montrer, faire du soft, ne pas faire du soft, etc. Or je ne vois pas comment il est possible de faire un geste artistique un tant soit peu authentique s’il est toujours dirigé par les attentes du milieu, forcé de rentrer dans les limites, dans l’espace de celui-ci. François Jullien disait : l’art n’a pas pour fonction le beau, ou l’esthétique mais de faire ré-accèder à la vraie vie (être en vie). Et de fait, des gestes artistiques authentiques, il n’y en a pas beaucoup. J’assume ce jugement. Je l’assume parce que depuis longtemps j’en paie les conséquences et qu’il serait dommageable pour moi de payer les conséquences d’un acte que je n’aurais pas commis. Voilà qui est fait.

 

Je suis à la frontière – et bientôt peut-être je l’aurai dépassée.

Je la dépasserai pour aller en rencontrer une autre.

Je suis pour la liberté d’importuner les importuns.

Je suis pour la liberté d’importuner: et pas que dans l’unique sens qui prévalait jusqu’à présent.

Et puis, au-delà de tout, et nonobstant ces mots encore prononcés, je suis pour le silence.

Auteur : celinelory

Pianiste le jour, auteure de chansons et de textes la nuit, toujours indéfinie mais heureuse

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