Réflexion contre génuflexions

Aujourd’hui, j’ai répété plusieurs fois trois accords d’une petite pièce de John Cage. J’ai travaillé sur une photo. Sans succès. Puis encore répété ces trois accords – ce ne sont que trois accords tout simples – Et ma journée était remplie de cela. Ma journée d’artiste. Volée de bois vert. Hargne d’autres. Oeufs des troisièmes. Réflexions contre génuflexions.

Pourquoi je ne suis pas devenue une grande pianiste. Voilà ce qui m’est venu. Une espèce de titre involontairement prétentieux et provocateur. Mais au-delà de celui-ci, se pose la réelle question de la place du désir dans l’espace artistique que dessine, circonscrit, géomètre la société.

Quel.le artiste peut décemment, sans honte, affirmer qu’il ne cherche pas à être connu ? Et s’il.elle affirme cela, qu’est-ce qu’il lui en coûtera ?  Je pense tout-à-coup à cet éditeur venu vers moi pour publier mes écritures automatiques et qui, face à mon refus, ne comprenant pas, entre autres insultes, m’a dit d’un coup: « mais enfin, c’est un super bon plan marketing ! « . Et moi de rougir en lui répondant que le marketing ne m’intéressait pas, que ma démarche était artistique, pas marketing.

Oui, évidemment: il faut manger, payer le loyer, et cela devient impossible si on n’a pas derrière la tête un « plan marketing ». Je vais commencer le chemin vers le statut d’artiste et cela me laisse perplexe pour plein de choses que je vais essayer, pour certaines, d’éclairer d’une lumière pas trop aveuglante pour la « success story society ».

Quand j’étais gosse, j’ai mis mes mains sur un clavier et cela m’a procuré un plaisir immense. Immense. Oui, un plaisir immense. Ce n’est pas qu’a priori j’avais un amour particulier pour la musique mais cet amour de cette sensation-là, oui. Pour les mots, c’est autre chose mais soit. Alors souvent, je répétais ce plaisir – et après, j’ai appris à le rechercher – c’est pour cela que je travaillais, c’est comme cela que j’arrivais à jouer certaines choses. Parfois cela m’arrive encore, comme aujourd’hui, de répéter plusieurs fois les mêmes accords, de m’en « contenter », une journée, parce qu’ils nourrissent en moi cette jouissance et que, sans elle, en tant qu’artiste, si tant est que cela signifie quelque chose, je ne suis rien. Et il me semble que véritablement l’art réside là. Je me trompe peut-être, alors je parle en mon nom propre.

Or le monde nous demande d’être à la recherche d’une chose complètement différente, nous impose de rêver à quelque chose de tout-à-fait différent – de rêver et de travailler aux « succès ». Etre artiste, ici, devient alors plus le rêve que la jouissance.

Et nul doute que l’Onem me demandera avec un air de fourmi si j’ai assez chanté (été et hiver).

Je ne sais pas.

Est-ce un caprice d’enfant de vouloir sauvegarder ce désir-là ? cette jouissance qui je pense peut donner lieu à une rencontre, peut-être, de manière incertaine, sans doute, avec des entités éparses dans un public, entités qui seraient positivement altérées par cela et de demander de respecter cela ? De vouloir être sur scène (car là aussi se situe un certain désir, une certaine jouissance) sans pour autant tracer à tout prix une success story road, de ne pas en souffrir, de ne pas en rougir, de ne pas devoir se justifier (onem quand tu me tiens) ?

Je reviens à ces moments-là de répétition. Sans doute m’ont-ils coûté une meilleure trajectoire pianistique – qu’importe – si ce que j’ai à donner est dans cette capacité-là, dans ce désir-là ?

Tout cela est inaudible pour la plupart, artistes, non-artistes, onem et autres politiques qui s’attaquent à l’art comme on construit un mur de briques et au statut d’artistes comme un plan de réinsertion sociale. La plupart du temps, le politique fait du culturel monnayable, non de l’artistique. La plupart du temps, les lieux et les organisations font du culturel monnayable, non de l’artistique. La plupart du temps, les gens s’identifient dans le culturel monnayable et il est très difficile pour nous tous de garder ne fût-ce qu’une idée de l’artistique.

Cela peut sembler prétentieux. Pourtant ça n’est pas ce que j’essaie de dire. L’étalon est devenu le monnayable et cela ne peut pas s’accorder avec l’artistique. Cela peut sembler brouillon. J’essaie de dire que l’art est fragile et que ce qui mène à l’art est fragile. Et que c’est en complète contradiction avec ce qu’on essaie de faire bouffer aux artistes, la frustration de « ne pas être arrivé ».

Je considère ma jouissance comme une porte fondamentale – qu’importe si elle plaît ou ne plaît pas – doit-on vraiment aujourd’hui être tous des artistes internationaux pour être tout simplement ? Et si oui, à quel prix ?

Et puis, je veux du temps – tout citoyen devrait réclamer sa part – et si je ne le réclame pas en tant qu’artiste, qui d’autre pour tracer ce chemin ? Je veux du temps pour répéter 1000X en une journée les trois accords que John Cage a miraculeusement tracés sur du papier, qui ont éveillé en moi quelque chose que je nomme jouissance et que c’est mon chemin vers la scène. Que je ne vois pas les choses autrement.

Mais que dira donc l’employé de l’onem ? Que pensera telle ou telle personne du fait que je réclame (c’est ridicule, je sais mais soit) le droit à vouloir être une artiste inconnue – et de faire ce qui me semble que je DOIS faire ?

Que pensera-t-on du fait de ne pas avoir voulu (dans cette perspective-là, je ne parle pas de capacités) devenir une « grande pianiste » au prix de ma jouissance –  cela me prive-t-il d’être musicienne, une artiste si tant est que ces mots aient un sens, vraiment ? ?

Que pensera-t-on de cette revendication du droit à la fragilité de l’art ?

 

 

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Auteur : celinelory

Pianiste le jour, auteure de chansons et de textes la nuit, toujours indéfinie mais heureuse

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